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La santé des militaires et la forteresse intérieure stoïcienne

SUMMARY : THE HEALTH OF SOLDIERS AND THE INNER FORTRESS OF THE STOICS

Winning or losing isn’t the only measure of a military operation. At the level of the profession of arms, the more important consideration can sometimes be whether a soldier’s conduct has been honourable. There is little purpose in being able to cite proof of victory on the battlefield if, in the process, you have sacrificed something others could never have taken from you themselves.

Many soldiers today suffer from post-traumatic stress or other mental health problems caused by their experience on the battlefield. In truth, the soldier’s profession has always been traumatizing. Since ancient times, soldiers, and civilians too, have been challenged not to succumb in the face of the most appalling adversity, sometimes over a protracted period of time. As it happens, from ancient times one can also learn how to overcome the most difficult tests. The celebrated American naval aviator, Vice Admiral James Stockdale, drew on his study of the stoicism of Seneca, Epictetus, and Marcus Aurelius to summon the resilience and techniques he needed to survive a long captivity in North Vietnam. At the heart of stoicism is the notion of the inner fortress or citadel.

The stoics believed there are things in the world an individual cannot control and ought not therefore to feel too regretful about. These include all those things human beings typically are so interested in: success, fortune, love, glory, power. On the other hand, there are things one can control, notably one’s own thoughts and actions. The inner fortress the Stoics talked about is the special place where an individual can seek refuge from the twists of fate. It is the place where the wise can safely confine their most treasured possessions.

The fortress is not an easy one to construct. It needs to be built with great patience, piece by piece freeing oneself of fears and passions. The first crucial step, the Stoics believed, is to apply logic and reasoning to one’s circumstances. Philosophical reflection alone may not bring a soul to rest, but it can bring some peace to those who know how to draw on it to build a mental redoubt able to fend off “the slings and arrows of outrageous fortune” – whether those of combat or daily life.


LA PROFESSION DES ARMES ET L’HONNEUR

Gagner ou perdre la guerre n’est pas toujours l’objectif essentiel d’une intervention militaire. Ce qui compte peut-être le plus, ce n’est pas tant de gagner ou de perdre sur le terrain – ce qui est d’ailleurs de plus en plus difficile à déterminer compte tenu du type de combat mené de nos jours – mais de le faire en sauvant son honneur. Ce qui fait écho à l’appel lancé à ses compatriotes dès 1936 par le valeureux soldat de la Première Guerre mondiale et grand écrivain français Georges Bernanos: « Sauvons l’honneur de l’Honneur ».

Sur le plan du professionnalisme militaire, il est en effet plus important de savoir si un soldat s’est comporté avec dignité, que de savoir s’il a infligé plus ou moins de dommage à un « ennemi » de plus en plus évanescent. À quoi cela sert-il d’accumuler des statistiques apparemment victorieuses si, en réalité, on a soi-même sacrifié ce que personne ne pouvait nous prendre. Si nous nous sommes infligé à nous-même la plus cinglante des défaites en torturant ou en faisant torturer par d’autres ceux que l’on soupçonne d’être des terroristes. Ou si, à la faveur de la confusion du champ de bataille, on abuse de la force que notre pays nous a confiée pour le défendre et le représenter.

D’un autre côté, de nombreux militaires, actifs ou retraités, souffrent de stress post-traumatique ou d’autres problèmes de santé mentale liés à leur expérience sur le champ de bataille. À vrai dire, le métier de soldat a toujours été traumatisant. Et, même s’il y avait proportionnellement plus de morts sur les champs de bataille du passé qu’aujourd’hui, il le reste.

Ce qui est nouveau en revanche, c’est la reconnaissance du problème. Non seulement par le public qui en a conscience mais – peut-être avec un certain retard, il faut le reconnaître – par les autorités militaires grâce, entre autres, à la bataille menée par le général Dallaire au Canada. Non que ces troubles aient été totalement ignorés auparavant. Le terme d’obusite (shell-shock), créé lors de la Première Guerre mondiale, comme les termes de « commotion » de « pithiatie », de « traumaphopie » ou de « névrose de guerre » utilisés auparavant correspondaient à peu près à ce que nous nommons aujourd’hui TSPT (trouble de stress post-traumatique). Et la guerre du Viet Nam a aussi produit son lot de malades mentaux, diagnostiqués ou non.

Mais évidemment la question se posait bien avant les guerres et les massacres contemporains, dès l’Antiquité et même la préhistoire. Résister à l’adversité la plus cruelle et (ou) la plus quotidienne, tel a été le problème de tout temps pour les militaires comme pour les civils. Parmi ceux qui ont été confrontés aux épreuves les plus dures figure le contre-amiral James Stockdale, prisonnier de guerre au Viet Nam, pendant sept ans. Or c’est chez les Anciens, et notamment chez Épictète et Marc-Aurèle, que celui-ci déclare avoir trouvé les forces et la méthode qui lui ont permis de résister à sa longue captivité aux mains du Viêt-Cong. Au centre de cette doctrine, la notion – aujourd’hui bien oubliée – de forteresse ou de citadelle intérieure.

LA FORTERESSE STOÏCIENNE

Commençons par situer le contexte dans lequel est née cette notion. Il s’agit d’une époque où la psychologie scientifique n’existait pas, où les soldats se battaient encore souvent au corps-à-corps avec un glaive ou un poignard et où leur vie était souvent douloureuse et courte.

C’est dans ce contexte que le « stoïcisme impérial », celui d’Épictète, de Sénèque et de Marc Aurèle a connu son apogée. Les stoïciens affirmaient qu’il y a des choses qui ne dépendent pas de nous et sur lesquelles il ne sert à rien de s’apitoyer. Ce sont toutes les choses qui excitent généralement la convoitise des êtres humains : le succès, la fortune, l’amour, la gloire et le pouvoir. Par contre, ce qui dépend de nous se résume à nos actions et à nos pensées.

Voici comment Épictète exprime cette idée aux alinéas 5 et 6 des Maximes :

« De toutes les choses du monde, les unes dépendent de nous, et les autres n’en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions : en un mot toutes nos actions. Celles qui ne dépendent pas de nous sont le corps, les richesses, la réputation, les dignités; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions . »

Ce qui dépend de nous est libre et rien n’y peut faire obstacle. Les choses qui ne dépendent pas de nous sont au contraire esclaves.

À partir de là, les stoïciens développent une conception de l’être humain centrée sur la distinction on ne peut plus classique entre l’âme et le corps. L’âme étant la partie la plus importante puisque on y trouve ce qui se rapproche le plus du divin chez l’être humain : la raison, cette faculté extraordinaire complètement autonome par rapport au corps et, en ce sens, immortelle. C’est dans son âme que l’être humain peut se construire une forteresse imprenable, une citadelle à l’épreuve des pires attaques. La forteresse intérieure dont parlent les stoïciens est cet endroit privilégié où chacun d’entre nous pourra se protéger des coups du sort. C’est le lieu où le sage place ses trésors et dépose tout ce qu’il possède et qu’on ne peut pas lui ravir.

Cette citadelle n’est toutefois pas aisée à construire. Il faut l’édifier patiemment. La seule chose qui soit donnée c’est l’âme, le terrain sur lequel construire, et la raison, l’outil dont on se sert pour construire – à condition d’apprendre à s’en servir… Mais comment apprendre? Par la pratique assidue et prolongée de la philosophie, comme l’ont fait Sénèque, Épictète et Marc Aurèle.

Seneca

Lucius Annaeus Seneca (By Jean-Pol GRANDMONT (Self-photographed) [C-BY-3.0 via Wikimedia Commons)

Enfant brillant né dans une bonne famille, Sénèque a bénéficié dès sa jeunesse d’une bonne éducation. Par la suite, il sera un avocat éloquent, un peu trop même puisque son succès et son charme lui attireront la jalousie de Néron. À son retour après huit années d’exil hors de Rome, il est ainsi recruté pour devenir l’un des proches de Néron mais devra finalement se suicider sur ordre de l’empereur.

D’abord esclave mais affranchi par la suite, peut-être à la mort de son maître, le philosophe Épictète avait fondé une école stoïcienne à Nicopolis à la suite de son expulsion de Rome par Néron. On raconte qu’un jour que son maître lui frappait la jambe, il lui aurait dit calmement : « Si tu continues, tu vas la casser ». Puis, une fois la jambe cassée, il aurait simplement ajouté : « C’est bien ce que je t’avais dit ».

Élevé pour devenir empereur, Marc Aurèle ne le devint qu’aux alentours de la quarantaine. Au cours de son règne, il dut faire face à une nuée de problèmes : tentatives d’invasion incessantes des barbares, peste, intrigues de palais, maladies et épreuves personnelles. Ainsi, devait-il sans cesse faire face à de nouvelles attaques de ses frontières, et l’épidémie de peste à laquelle il a été confronté aurait décimé de 20 à 25 % de la population de son empire. Mais il a toujours fait face à l’adversité avec beaucoup de panache et de détermination, repoussant inlassablement ses ennemis pour maintenir la « Pax Romana ». C’est tout au long de ces années qu’il écrit un recueil de pensées qui sont, encore aujourd’hui, une source d’inspiration pour tous ceux qui veulent bien y consacrer assez de temps et de réflexion.

Sénèque, Épictète et Marc Aurèle enseignent tous les trois la même chose : que le bonheur ne dépend que du jugement que nous portons sur ce qui nous arrive. Que nous jouons un rôle sur cette terre et que la place que nous occupons ne nous est pas impartie par hasard mais par la volonté divine que nous devons respecter et même « épouser » et comprendre pour l’apprécier. Que la mort n’est rien mais que c’est la peur de la mort qui est redoutable. Que la souffrance physique elle-même peut être acceptée à condition de ne pas en faire le seul objet de notre attention. Quant à la douleur morale, elle ne dépend au fond que de nous, puisqu’elle est liée entièrement à nos jugements. L’important, c’est de pouvoir se réfugier en tout temps au plus profond de son âme, dans cette forteresse où rien ni personne ne peut nous atteindre.

L’ÉTUDE ET LA PRATIQUE DE LA PHILOSOPHIE

C’est ce qu’avait bien compris le contre-amiral James Stockdale lorsqu’il a été confronté aux mauvais traitements et à la torture. Stockdale a raconté par la suite (Courage Under Fire: Testing Epictectus’s Doctrines in a Laboratory of Human Behavior, Stanford University, 1993), que c’est la philosophie stoïcienne, qu’il avait étudiée auparavant, qui lui avait permis de s’en sortir sans être complètement détruit. Grâce à la forteresse intérieure qu’il s’était construite et dans laquelle il se réfugiait pour affronter les coups, les insultes et les outrages de ses tortionnaires, il réussissait à s’élever au-dessus d’eux et de lui-même et c’est ainsi que, spirituellement indépendant et hors d’atteinte, il a pu préserver sa dignité puis, après sa libération, retrouver la joie de vivre et profiter de sa liberté retrouvée.

James Stockdale

James Stockdale tenu en tant que prisonnier de guerre dans Basse prison de Hoa pendant sept années (photo: United States Naval Academy)

L’exemple de Stockdale montre qu’encore de nos jours, la philosophie stoïcienne peut aider les militaires à traverser des épreuves difficiles. À transcender des situations extrêmes et à en ressortir, peut-être pas indemne, mais encore capable de profiter de la vie et de la liberté retrouvée.

En fait, le stoïcisme préfigure jusqu’à un certain point, et avec des nuances importantes, ce que Ludwig Wittgenstein appelait l’aspect thérapeutique que peut avoir la philosophie. Le mot « thérapie » est ici employé au sens métaphorique, et la maladie dont il est question n’est ni physique ni mentale, mais plutôt intellectuelle. Wittgenstein, un peu comme les stoïciens, pensait que les êtres humains se laissent souvent piéger par des faux problèmes qui les empêchent de réfléchir correctement et font en sorte qu’ils tournent en rond.

Or, guérir des « maladies de l’âmes » comme la convoitise et l’ambition effrénée, l’affairisme ou le carriérisme est l’un des objectifs les plus importants de la construction d’une forteresse intérieure. Viennent en premier, l’étude de la logique et du raisonnement, une étape jugée cruciale par les stoïciens, le raisonnement étant pour eux l’élément qui distingue les êtres humains des animaux et, inversement, les rapproche des dieux. Selon eux, en effet, les dieux conçoivent les vérités logiques de la même façon que nous. Une fois cette assise assurée, on peut aborder les autres matières, comme la physique, la politique et l’éthique, afin de connaître ce qui nous entoure, de savoir où se situe le bien commun et de rechercher la sagesse, but ultime de la philosophie.

De quelque façon que l’on comprenne le cheminement de Marc Aurèle comme soldat, il est évident que ses actions s’appuyaient sur des assises solides, inséparables de la philosophie stoïcienne qu’il avait étudiée dès son jeune âge et approfondie toute sa vie. Là-dessus, il n’a jamais dévié. L’étude de la philosophie a été pour lui une source de réconfort et le moyen de raffermir son caractère. Elle lui a permis de mieux intégrer les choses qui lui arrivaient et peut-être aussi de mieux les accepter. Elle consiste, dit-il, à « veiller à ce que le génie qui est en nous reste sans outrage et sans dommage ».

Il est intéressant de noter que la philosophie n’était pas pour lui une simple activité intellectuelle réservée à un petit groupe de spécialistes en dialogue avec eux-mêmes. Il s’agissait bien plutôt, selon lui, d’un art de vivre. Ce qui n’empêchait pas des débats sur certaines questions plus techniques, notamment, en logique.

En ce sens, la pratique de la philosophie est une activité qui peut contribuer à former le caractère, à le « tremper », à le rendre plus apte à faire face aux épreuves que la vie ne manque pas de nous faire subir. La philosophie est une activité intellectuelle, certes, et en ce sens elle tient de l’art et de la science. Mais c’est aussi un sport par l’énergie et la constance que demande son étude. Mais pour poursuivre la métaphore, les qualités qu’elle requiert ne sont pas celle du sprinter mais plutôt celles du coureur de fond ! Mais si l’étude de la philosophie n’est pas en soi reposante, elle peut toutefois procurer un certain repos à celui qui sait s’en servir pour bâtir à l’intérieur de lui-même une forteresse susceptible de résister aux atteintes et aux coups de la vie, que ce soit au combat ou dans la vie quotidienne. Voilà pourquoi, dit enfin Marc Aurèle, l’intelligence libérée des passions est une citadelle : « L’homme n’a pas de position plus solide où se réfugier et rester désormais imprenable. Qui ne l’a point découverte est un ignorant, et qui l’a découverte, sans s’y réfugier, est un malheureux. »

Marc Imbeault

Dr.Marc Imbeaut is Dean of Studies and Research at the Royal Military College, Saint-Jean, Quebec, where he teaches philosophy and leadership. He is currently conducting research in the fields of politics and ethics. Marc has studied at the Sorbonne in Paris, has taught philosophy at several universities in both French and English, and is the author of a number of books and academic journal articles. He is a member of numerous associations including the Canadian Philosophical Association and the United States Naval Academy.

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